PROPIERES
Dans
la liste des appellations de Propières
données par l’abbé Comby, on doit distinguer
les formes françaises des formes latinisées.
Ainsi
: les formes françaises sont : Porprières
en 1340, Porpières en 1402, Pourpière en 1470
(«Anelise de Pourpière»), Pourpières
en 1670, Propières après cette date.
Les
formes latinisées sont Purpureas en 1100, Porperiis
en 1295, Porpreres en 1300, Pourpriris en 1343, Pourpreriis
en 1474 et 1491. On a alors le tableau suivant :
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1100 |
1300 |
1340
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1402 |
1470 |
1670 |
1700 |
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Porprières |
Porpières |
Pourpière |
Pourpières
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Propières |
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Purpureas |
Porperiis |
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Porpreres |
Pourpririis |
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Pourpreriis |
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Il
convient d’avoir à présent à
l’esprit avant toute discussion que les formes latinisées
anciennes réfèrent rarement à l’étymologie
du nom, qui n’était pas connue ; il s’agit
d’une latinisation, parfois d’une interprétation,
souvent dans un latin approximatif, du nom français
tel qu’il apparaissait soit dans les documents, soit
dans la région d’origine. Ces latinisations
nous fournissent au mieux une idée de la forme française
du mot de l’époque.
Il
faut savoir en effet que les lois de phonétique historique,
plus généralement de linguistique historique
qui permettent de comprendre l’évolution d’une
langue à l’autre, par exemple du latin au français,
n’ont été connues et établies
qu’à la fin du XIXè siècle. Auparavant,
on ne pouvait aucunement fonder une étymologie fiable.
Un des grands exemples de ces étymologies fantaisistes,
faute des connaissances requises, est Ménage dans
son fameux Dictionnaire de la langue française au
XVIIè siècle.
Quelle
est l’origine de Propières dont peuvent rendre
compte toutes ces formes ? Il existe un mot, le pourpris
ou porpris, attesté depuis au moins
le XIè siècle et très fréquent
dans la littérature du Moyen Age et jusqu’au
XIXè siècle. Ce nom dérive de porprendre,
envahir, encercler un territoire ; du sens d’encercler
on est passé à celui de clore, entourer
d’une haie ou d’un muret. Le pourpris
ou porpris a pris ainsi le sens dès
le Haut Moyen Age d’enclos, jardin, parc.
Ce mot a fait partie de certains parlers ; on le retrouve
dans des fonds notariaux, sous la forme Pourprix,
en 1758 à Hurigny, donc non loin d’ici près
de Mâcon, avec le sens d’enclos, jardin,
verger et aisances (1) (voir André Jeannet,
p.161). On le rencontre également, avec le même
sens, chez Courtépée dans la rubrique de Saint-Symphorien-du-Bois
en Brionnais: “enfin le curé a aussi un
fief...qui comprend son pourpris, ses fonds curiaux et autres...”
(T.III, p.142).
Si
on admet que Les Pourpris est le nom originel
de Propières, les premières latinisations
attestées confirment cette hypothèse. Ainsi
Propières est citée comme paroisse dans un
Pouillé du diocèse d’Autun, avec le
nom de purpureas, peu après l’an
Mil (1100). Pourquoi Purpureas ?
Dans
la latinisation, les clercs ajoutaient des voyelles entre
les consonnes car ils s’étaient rendu compte,
lorsque l’étymologie était claire, que
du latin aux parlers populaires, beaucoup des voyelles disparaissaient.
On a donc tendance à ajouter ici une voyelle entre
les consonnes du groupe pr ; mais quelle
voyelle ? Par analogie on a tendance à répéter
la voyelle précédente et puis, pourquoi le
cacher, la forme purp fait immédiatement
penser à purpura, la pourpre,
et les clercs voyaient là l’étymologie
possible du nom. Ensuite, on n’a plus le choix, on
interprète is comme l’aboutissement
de la forme complément de l’adjectif au pluriel
d’où purpureas, ce qui laisse
supposer que le nom premier de Propières était
Les Pourpris, les clos :
P ou rp r i s
P u rp u r eas
Continuons.
Au XIVè siècle, les clercs, plus sages, abandonnent
apparemment l’étymologie à partir de
la pourpre et l’on rencontre Porperiis
en 1295. Cette fois nous avons une latinisation très
proche du nom du village, sans interprétation étymologique
; on n’a plus pourp, mais porp,
ce qui laisse supposer peut-être que les deux formes
Pourpris et Porpris étaient
attestées. Cette fois-ci, la forme latine traduit
un mot masculin pluriel au datif (complément indirect),
comme si on disait aux Porpris, et la voyelle ajoutée
est e, la plus fréquente des voyelles
latines qui disparaissent
Porp r is
Porp er iis
A
partir de 1300, la latinisation et la forme française
sont les témoins d’un changement important
dans la forme du mot : désormais le pluriel
Les Pourpris est remplacé par un
suffixe ière (du latin
aria : suffixe collectif d’appartenance
ou d’occupation) et l’on obtient Pourprières
ou Porprières, selon la prononciation
locale, c’est-à-dire l’ensemble des
Pourpris ou le territoire des Pourpris (2).
Et c’est effectivement à partir du XIIIè
siècle que la plupart des noms en ière
voient le jour sur le territoire français. Et ce
changement morphologique est attesté dans les transcriptions
françaises en 1340 : Porprières.
La latinisation suit avec la forme Porpreres
de 1300, au pluriel comme l’est le mot français
:
Porpr iè res
Porpr e res
On
remarquera que les clercs traduisent le mot français
sans retour à la forme latine aria
du suffixe car ils ignorent certainement que cette terminaison
dérive de cette forme latine.
Les
formes latines qui suivront jusqu’au XVè siècle
: Porpririis et Porpreriis
ne sont que des variantes au datif pluriel pour traduire
Aux Porprières. Les variantes e
et i ne sont que la traduction de l’une
des voyelles i ou e de
la diphtongue ie.
Aux Porpr i è res
Porpr i riis
Porpr e riis
Un
autre phénomène, phonétique celui-là,
intervient à partir des années 1400, c’est
la chute de la consonne r dans le groupe pr à l’intérieur
du mot ; ce fait n’est autre qu’une simplification
de la prononciation : deux r qui se suivent sont en effet
difficiles à prononcer et n’étaient
certainement déjà plus prononcés tous
deux depuis longtemps même s’ils étaient
encore présents dans le nom officiel du village :
d’où Porpières (1402),
Pourpières (1670) et Propières
(1700). Inutile de revenir sur les variantes por
et pour, il y a là certainement
une interférence entre la forme locale influencée
par le parler et la forme officielle : dans les parlers
brionnais, par exemple, c’est la voyelle o
qui remplace le plus souvent la voyelle ou,
par exemple tot pour tout,
tor pour tour, etc.
En ce qui concerne pro(pières)
au lieu de por(pières),
il s’agit ici aussi d’un changement pour faciliter
la prononciation : dans les groupes tr,
pr, etc. à l’initiale la prononciation
est plus facile que lorsque r se trouve
en fin de syllabe devant une consonne ; 2. d’un changement
facilité aussi par l’analogie avec les nombreux
mots qui commencent par le préfixe pro-.
En
conclusion, cette origine Pourpris
rend parfaitement compte des formes anciennes et des latinisations
successives du nom de Propières : le territoire
des enclos, des jardins, des prés de maison ou des
aisances.
(1)
Les aisances sont les terres adjacentes à la maison,
voir mon livre sur les Noms de Lieux.
(2)
Ce suffixe est très fréquent dans les lieux-dits
: par exemple Les Moussières, les étendues
recouvertes de mousse, La Molière, l’étendue
marécageuse, etc.
BIBLIOGRAPHIE
Abbé
Comby A., (1942), Histoire de Propières,
publié par Association “Patrimoine en Haut
Sornin”, Imprimerie clayettoise, 2011.
Chaume,
M. (1925-1937), Les origines du duché de Bourgogne,
Jobard, Dijon. 4 vol., 1848 pages.
Courtépée
Cl. et E.Béguillet (1788), Description générale
et particulière du Duché de Bourgogne,
Horvath, Le Côteau, 1967, 4 vol.
Jeannet
A. (1996), Glossaire du langage populaire de Saône
et Loire, Mâcon.
Lachiver,
M. (1997), Dictionnaire du monde rural, Fayard,
Paris.
Wartburg
(W. von -), (1928, sq.), Französisches Etymologisches
Wörterbuch, Zbinden Druck, Bonn, Leipzig, Basel.
24 vol.
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